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Entre ciel et terre (Folio t. 5212) Details

Certains mots sont probablement aptes à changer le monde, ils ont le pouvoir de nous consoler et de sécher nos larmes. Certains mots sont des balles de fusil, d’autres des notes de violon. Certains sont capables de faire fondre la glace qui nous enserre le cœur et il est même possible de les dépêcher comme des cohortes de sauveteurs quand les jours sont contraires et que nous ne sommes peut-être ni vivants ni morts. Parfois les mots font que l’on meurt de froid. Cela arrive à Bárður, pêcheur à la morue parti en mer sans sa vareuse. Trop occupé à retenir les vers du Paradis perdu, du grand poète anglais Milton, il n’a pensé ni aux préparatifs de son équipage ni à se protéger du mauvais temps. Quand, de retour sur la terre ferme, ses camarades sortent du bateau le cadavre gelé de Bárður, son meilleur ami, qui n’est pas parvenu à le sauver, entame un périlleux voyage à travers l’île pour rendre à son propriétaire, un vieux capitaine devenu aveugle, ce livre dans lequel Bárður s’était fatalement plongé, et pour savoir s’il a encore la force et l’envie de continuer à vivre. Par la grâce d’une narration où chaque mot est à sa place, nous accompagnons dans son voyage initiatique un jeune pêcheur islandais qui pleure son meilleur ami : sa douleur devient la nôtre, puis son espoir aussi. Entre ciel et terre, d’une force hypnotique, nous offre une de ces lectures trop rares dont on ne sort pas indemne. Une révélation…

Reviews

Voilà une lecture qui ne pourra pas plaire à tout le monde. On rangerait Stefansson parmi les auteurs de la littérature scandinave mais comment définir un territoire, une langue, un peuple qui s'épanouit depuis plus d'un millénaire sur un ilot à la même latitude que le Groenland? L'Islande et son histoire pourra nous paraitre autant banale qu'insignifiante mais il y en a pour qui elle demeure une fascination. Et qui mieux que la littérature pourrait nous en dire plus sur ces insulaires qui, comme tout insulaire, n'ont pas la langue des plus déliées?L'histoire se déroule dans un 19ème siècle rude, où chaque homme semble promis à la seule destinée de marin. Stefansson nous plonge dans le contexte détaillé de ce que pouvait être la vie dans les villages de pêcheurs. Car c'est bien sur les côtes que la vie s'épanouit, l'intérieur de l'île évoquant plutôt un no man's land inhabité et hostile. Une condition de marin où les retours sur la terre ferme quotidiens sont vécus comme des bénédictions, où l'achat d'une paire de bottes équivaut à un mois passé sur des déferlantes soufflant la mort et l'odeur d'amis disparus. Une époque où un livre équivaut à un objet de curiosité inutile et coûteux et qui fera précisément le malheur de Barour pour qui le livre du Paradis perdu de Milton s'apparente à La perle de Kino. Tout ce monde nous évoque des couleurs froides et éteintes. Du gris, pour des ciels tourmentés et des mers agitées, du blanc pour de la neige qui frappe même en avril, et l'obscurité des baraquements des villages noyés dans des vents glacés. Et tout cela dans la plus parfaite solitude au bout du monde, où personne ne va et où personne ne reste. Un sentiment d'isolement qui évoque plus l'abandon d'un dieu vengeur que la béatitude touristique qui n'y voit que le dépaysement nécessaire et bénéfique à son bien-être.Quant à l'écriture de Stefansson elle est plutôt dure à appréhender. A moins que ce ne soit le choix du traducteur, cette prose aux virgules continues est difficile à digérer. Fort heureusement, elle se découpe au fil du récit et devient très fluide. Il faut souligner également la quasi-absence de dialogues, les guillemets sont absents, l'auteur voulant vraisemblablement évoquer l'idée de solitude et d'introspection. Malgré tout, ce sont de belles images que nous amène Stefansson dans une contemplation toute scandinave habitée d'une magie qui évoque parfois les frères Grimm. Une poésie des plus mélancoliques où il faudra oublier toute idée de luxuriance, de printemps ou de volupté mais qui peut se targuer de passages remarquables où le vent du génie semble s??immiscer. L'Islande a forgé durement cette prose brute de nature où le sceptre de la mort fondu dans le paysage accouche d'une beauté désespérée qui donne une force immense au récit.La lacune du roman réside peut-être dans le fait qu'il y manque une dimension épique, un évènement qui transcenderait cet univers fantomatique où aucun des personnages ne se détache vraiment. Le gamin, héros de cette saga, laisse un peu froid. Mais il faut concevoir que notre idée du roman est sans doute établie différemment en Islande qui a sa propre tradition littéraire (voir les Sagas, Halldor Laxness, Olafur Gunnarsson) et une identité qui ne semble pas si éloignée de ce que pouvaient être nos premières légendes avec Chrétien de Troyes et les récits de la Table ronde qui mêlent naïveté, héroïsme et magie.